Selon Olivier Houdé, Le développement de l’intelligence ne consiste pas seulement à construire et à activer des stratégies cognitives nouvelles, comme le pensait Jean Piaget.

L’enfant doit aussi apprendre à bloquer des stratégies qui entrent en compétition dans son cerveau. Et ce n’est pas si simple : loin d’être strictement linéaire, le développement cognitif, du bébé à l’adulte, est plutôt biscornu…
Après 25 années de la mort du Piaget, le psychologue français, Olivier Houdé, a repris ses travaux. Plusieurs résultats et découvertes ont remis en cause la théorie piagétienne. Dans cet article, je présente un extrait d’une entrevue de Olivier Houdé réalisée par Marie-Laure Théodule (publiée sur la revue recherche)
Piaget pensait que le développement se déroule de manière linéaire et cumulative, chaque marche correspondant à un grand progrès. Il distinguait trois stades principaux : l’intelligence sensori-motrice fondée sur les sens et les actions, de la naissance à deux ans ; la préparation et la mise en place des opérations concrètes, de 2 à 12 ans ; l’intelligence abstraite ou stade du raisonnement logique après 12 ans.
Selon Olivier Houdé, la nouvelle psychologie de l’enfant conduit à réexaminer ce modèle pour deux raisons. D’une part, il existe déjà chez le bébé des capacités cognitives assez complexes, des connaissances physiques, logiques et mathématiques ainsi que psychologiques non réductibles à un fonctionnement strictement sensori-moteur. D’autre part, la suite du développement de l’intelligence jusqu’à l’âge adulte est jalonnée d’erreurs de logique, de biais perceptifs non prédits par la théorie piagétienne. Plutôt que de suivre un plan qui mènerait, sans retour en arrière, du stade sensori-moteur à l’abstraction, l’intelligence de l’enfant avance de façon beaucoup plus biscornue !
Prenons l’exemple de la cognition numérique. Selon Piaget et son « modèle de l’escalier », il faut attendre que l’enfant ait 7 ans, l’âge de raison, pour qu’il atteigne la « marche » correspondant à l’acquisition du concept de nombre. Pour le prouver, Piaget plaçait l’enfant face à deux rangées composées du même nombre de jetons plus ou moins écartés. Jusqu’à l’âge de 6-7 ans l’enfant se trompe : il déclare que la rangée la plus longue contient plus de jetons. Il commet une erreur d’intuition perceptive. Selon Piaget, cela signifie que l’enfant d’école maternelle n’a pas encore acquis la notion de nombre.
Pourtant, dès 1968, le psychologue Jacques Mehler, du CNRS, montrait qu’un enfant de 2 ans ne se trompe pas entre deux rangées contenant un nombre inégal de bonbons : il choisit celle qui contient le plus de bonbons, même si elle est plus courte. L’émotion et la gourmandise rendent donc l’enfant mathématicien bien plus tôt que ne le croyait Piaget. Ensuite, on a découvert que l’enfant est encore plus précoce : le bébé possède déjà le sens du nombre bien avant le langage, donc bien avant 2 ans.
Selon Olivier Houdé, la logique du modèle de l’escalier a conduit Piaget à étudier principalement les actions des bébés et à réserver l’étude des principes cognitifs aux enfants plus grands. Or, les bébés sont maladroits. Ce n’était donc pas un bon moyen de tester leur intelligence. Une meilleure méthode consiste à observer les réactions visuelles des bébés à des stimulations que leur présente le psychologue.
Grâce à des moyens techniques dont ne disposaient pas Piaget, la vidéo et l’ordinateur, on mesure avec précision le temps de fixation visuel relatif au type de stimulus montré au bébé. En utilisant cette méthode, une étude de Karen Wynn de l’université Yale a révélé que, dès l’âge de 4 mois, les bébés réalisent sans difficulté l’addition 1 + 1 = 2 et la soustraction 2 – 1 = 1. Cette capacité numérique a aussi été démontrée chez les grands singes, qui ont, comme les bébés humains, un « cerveau sans langage ».
Pour vérifier que les bébés savent déjà compter, même s’ils ne parlent pas encore, précise Olivier Houdé, on leur présente un petit théâtre de marionnettes avec des figurines de Mickey. Ils assistent à un événement possible (1 Mickey + 1 Mickey = 2 Mickey) et à un événement impossible réalisé par trucage (1 + 1 = 1 ou 1 + 1 = 3). La mesure du temps de fixation visuelle montre que les bébés perçoivent les erreurs de calcul : ils regardent plus longtemps la scène quand l’événement est impossible parce qu’ils sont surpris. Ils conservent donc le nombre exact d’objets attendus dans leur mémoire de travail. Et ils infèrent un résultat. C’est le début de l’abstraction, le « premier âge de raison », bien avant ce que croyait Piaget.
Olivier Houdé a démontré avec son équipe que ce qui pose réellement problème à l’enfant dans cette tâche, ce n’est pas le nombre en tant que tel, puisqu’il l’utilise bien plus tôt, mais c’est d’apprendre à inhiber la stratégie perceptive inadéquate, c’est-à dire à inhiber l’illusion « longueur égale nombre ». Pour cela, ils ont repris la tâche de Piaget avec des enfants de 8 ans. On leur présente sur ordinateur deux situations : d’abord comme Piaget, deux rangées de longueur inégale composées du même nombre de jetons, puis deux rangées dont la plus longue contient le plus de jetons. On leur propose ensuite ces deux situations dans l’ordre inverse. On leur demande chaque fois si les deux rangées comportent le même nombre de jetons et on mesure leur temps de réponse. Résultat : ils mettent plus de temps à résoudre la situation où la longueur varie avec le nombre si elle leur est proposée en second. C’est qu’ils ont inhibé l’illusion « longueur égale nombre » pour résoudre la première situation et qu’ils doivent la réactiver ensuite. À cet âge, si les enfants avaient atteint le stade du nombre au sens de Piaget, leur temps de réponse serait constant, quel que soit l’ordre des situations. Ils n’auraient plus besoin d’inhiber la stratégie perceptive erronée. Se développer, c’est donc aussi apprendre à inhiber certaines connaissances à certains moments. Au niveau cérébral, c’est sans doute le cortex préfrontal qui sous-tend ce processus de contrôle et d’inhibition. Or, les travaux d’imagerie ont montré qu’il mature lentement, de la naissance à l’âge adulte.
Sur le rôle joue l’imagerie cérébrale dans la découverte de cette nouvelle psychologie,
Olivier Houdé précise que Jusqu’à présent, l’imagerie cérébrale a surtout été utilisée chez les adultes. Avec Bernard et Nathalie Mazoyer, de l’université de Caen, nous avons ainsi montré par tomographie à émission de positons (TEP) ce qui se passe dans le cerveau de jeunes adultes avant et après la correction d’une erreur de raisonnement, c’est-à-dire avant et après l’apprentissage de l’inhibition d’une stratégie perceptive inadéquate. On observe une très nette reconfiguration des réseaux cérébraux, de la partie postérieure du cerveau impliquée dans la perception à la partie antérieure préfrontale, siège de la logique et du contrôle, donc de l’inhibition. Cette expérience montre que les jeunes adultes continuent à faire des erreurs de logique, contrairement à ce que prédit le « modèle de l’escalier ». Le développement de l’intelligence est bien biscornu. Pour le comprendre, il faut l’étudier du très jeune bébé jusqu’à l’âge adulte.
Reste maintenant à appliquer les techniques d’imagerie cérébrale à l’enfant. Sur le plan juridico-éthique, la TEP impliquant l’injection d’un marqueur radioactif est évidemment contre-indiquée. En revanche, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), qui ne présente pas cet inconvénient, est l’un des outils d’avenir de la nouvelle psychologie de l’enfant.
L’Américaine B. J. Casey, de l’université Cornell, a commencé à l’utiliser pour des tests neuropsychologiques assez simples dits de « go/no go » : on demande à un enfant d’appuyer sur un bouton quand il voit quelque chose de spécifique sur un écran. Cela permet d’observer le lien entre réponses motrices et cortex préfrontal. Dans les prochaines années, nous devrions parvenir à tester chez l’enfant les nouvelles théories du développement cognitif.
Pour une question sur ces nouvelles théories, Olivier Houdé répond : " On peut en considérer au moins trois. Celle que je propose dit que se développer, c’est non seulement construire et activer des stratégies cognitives comme le pensait Piaget, mais c’est aussi apprendre à inhiber des stratégies qui entrent en compétition. Durant les années quatrevingt- dix, deux psychologues « néo-piagétiens », Robbie Case de Stanford et Kurt Fischer de Harvard, ont proposé de modéliser le développement de l’enfant comme un système dynamique non linéaire, avec des courbes d’apprentissage irrégulières, incluant des turbulences, des explosions, des effondrements. Une troisième théorie du développement de l’intelligence est celle de Robert Siegler de Carnegie- Mellon. Pour ce psychologue, le développement de l’enfant correspond à « des vagues qui se chevauchent ». Selon cette métaphore, chaque stratégie cognitive serait une vague qui approche d’un rivage, avec la possibilité de recouvrir une autre stratégie (« façon de penser ») à tout moment.
Ces trois théories convergent : elles mettent en cause la chronologie trop rigide des stades de Piaget et les mécanismes qui font passer d’un stade à l’autre."