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Le blog d'education et de formation

La guerre des langues aura-t-elle lieu?

22 Juin 2010 , Rédigé par mazagan Publié dans #مقالات واخبار

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La guerre des langues aura-t-elle lieu?
 
IL fut un temps où les intellectuels du Maghreb étaient engagés sur le front de la «guérilla linguistique», selon les mots du poète Mohamed Khaïr-Eddine, contestant sur le terrain des pratiques textuelle, syntaxique, esthétique… la tyrannie de la langue du colonisateur, apprise au détriment de la langue nationale.
Surgissent alors des poètes-guérilleros et écrivains de l’exil intérieur, révolutionnant les principes de l’écriture maghrébine d’expression française, colonisant cette langue à leur tour pour paraphraser le poète martiniquais Aimée Césaire, la transformant ainsi que l’avait proclamé l’écrivain algérien Kateb Yacine, en «butin de guerre».
Passée cette période de fronde, notre bilinguisme fut naturellement admis comme une ouverture à une autre altérité et notre hybridation culturelle vécue comme une source d’enrichissement et non plus seulement d’aliénation.
Et voilà que nous assistons depuis quelque temps, par touches successives, de plus en plus offensives, à des attaques frontales contre une langue, stipulant qu’il s’agit d’une «violence intolérable» que d’enseigner à un enfant une langue non-maternelle, la rendant, du même coup, responsable de tous les maux: dégradation de l’enseignement, analphabétisme, chômage…
Contre toute logique, la langue qui est ainsi visée, pratiquée depuis plusieurs siècles successifs dans nos contrées, est l’arabe classique à laquelle certains rêvent de substituer le dialectal à l’école aux côtés du français bien évidemment. La démarche aurait été saine si elle visait à mettre en conjonction toutes les langues, sans exclusion ni maintien d’un hégémonisme linguistique douteux.
A ceux qui arguent des liens culturels, incontestables d’ailleurs, entre le français et notre pays, comment feindre d’ignorer alors les attaches autrement plus significatives avec l’arabe classique sur le plan civilisationnel de manière générale, étant de prime, la langue du Coran et un facteur de cohésion entre tous les pays arabo-musulmans!?
Il est tout aussi paradoxal de voir des spécialistes, tel l’éminent linguiste français d’origine tunisienne, Claude Hagège, professeur au Collège de France, prôner la francophonie, défendre le français (face à la mondialisation notamment) tout en considérant que l’avenir linguistique du Maroc ne saurait être l’arabe littéraire mais l’arabe dialectal. C’est d’autant plus étonnant que l’article 2 de la Constitution française stipule que «Le français est la langue de la République» (aussi bien en Hexagone qu’Outre-mer) et que la France a refusé de ratifier la Charte européenne pour la défense des langues régionales et minoritaires.
S’il est un fait que nous nous sommes imprégnés de ce jacobinisme avec sa centralisation linguistique extrême, qu’il faut d’ailleurs assouplir en accordant à la langue amazighe la place qu’elle mérite en tant qu’élément fondamental de notre identité, il n’en reste pas moins que la promotion de la diversité linguistique ne saurait se laisser déborder par tous les particularismes, au risque de nous retrouver dans une Tour de Babel.
L’exemple de l’hébreu est édifiant à cet égard dans le sens où de langue-morte, strictement liturgique, plongée dans une léthargie bimillénaire, elle fut ressuscitée à la fin du XIXe siècle et ardemment défendue par le mouvement sioniste pour servir de socle à l’édification de l’Etat d’Israël dont chacun sait le nombre de nationalités et de langues «maternelles» qui y résident.
Cette confrontation que d’aucuns veulent appuyer entre l’arabe classique et le vernaculaire est encore plus flagrante en Israël justement où la langue maternelle de beaucoup d’Israéliens issus d’immigrations de tous les pays du monde n’a rien à voir avec l’hébreu sans pour autant voir des intellectuels prophétiser sa disparition ou prôner son remplacement.
A cette différence près que l’arabe classique n’a jamais été une langue morte et qu’elle entretient avec le vernaculaire des rapports de connivence en raison du bilinguisme interne (le classique dans le dialectal) mais aussi d’une reconnaissance naturelle de la distribution et de la fonction des langues.
Le théoricien de la littérature Mikhaïl Bakhtine rappelle qu’autrefois, en Russie, un paysan analphabète «priait Dieu dans une langue (le slavon d’église), il chantait dans une autre, en famille il en parlait une troisième (vernaculaire) et quand il commençait à dicter à l’écrivain public une pétition pour les autorités du district rural, il s’essayait à une quatrième langue (officielle, correcte, “paperassière”)».


Battre en brèche les théories


De la même manière, nous pouvons dire qu’au Maroc un paysan analphabète pouvait aussi bien prier en arabe classique, s’entretenir en famille en amazighe ou en arabe dialectal, écouter en les comprenant les chansons de Mohamed Abdelwahab ou les informations sur «La Voix du Caire»…
Ce n’est pas en introduisant le dialectal dans les manuels scolaires et à toutes les sauces dans les médias que nous contribuerons à lutter contre l’analphabétisme et l’échec scolaire ou à rehausser le niveau culturel, la démarche pouvant être anti-pédagogique, si ce n’est destructrice en l’absence d’une réflexion stratégique qui ne peut ignorer ni les disparités linguistiques entre les régions, ni faire l’impasse sur les risques de création à long terme de grave fracture aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur.
Par ailleurs, la place accordée historiquement à la langue arabe n’a jamais empêché le développement d’un riche patrimoine millénaire en dialectal, battant en brèche les théories de ceux qui veulent le reléguer dans la catégorie triviale si ce n’est à jouer la victimisation.
Citons à ce titre, un des fleurons de la poésie populaire qu’est le Zajal, passé de l’oralité à l’écriture; le Melhoun dont le parler dialectal et les productions poétiques sont loin des structures traditionnelles; le théâtre populaire en dialectal érigé en institution... Même des genres plus austères et plus solennels comme les Khitba ou les correspondances officielles privilégièrent l’usage d’une langue souple accessible au plus grand nombre. Il n’y a que les fidèles puristes pour cultiver, au milieu de soubresauts conservateurs, une langue rigide et conventionnelle au point d’en devenir rébarbative et anachronique, tout en restant réfractaires à sa modernisation au risque de la faire entrer de plain-pied dans la catégorie «langues mortes». En somme, le Maroc paye suffisamment les conséquences des effets pervers d’une politique d’arabisation mal menée dans son ensemble pour qu’il prenne encore le risque de sacrifier des générations de jeunes Marocains, pendant que certains cercles élitistes restent quoi qu’il en soit, non concernés directement par cette politique linguistique appelée de leurs vœux.

Par Mouna Hachim
 
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  L'économiste 

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