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Le blog d'education et de formation

L’École fabrique des barbares, découvre amèrement un jeune professeur

7 Juin 2010 , Rédigé par mazagan Publié dans #مقالات واخبار

« Dernières nouvelles du front  » est un titre paradoxal pour un livre qui décrit « un système éducatif à la dérive  ». (1) Son auteur, Daniel Arnaud, choisit un registre guerrier inattendu. Et pourtant, l’École n’est-elle pas devenue un champ de bataille où ses responsables ne cessent de battre en retraite depuis plus de vingt ans ?

Mais devant quel ennemi ? objectera-t-on. C’est précisément la découverte progressive de l’auteur, quand, pour pouvoir financer une thèse de doctorat, il devient provisoirement professeur en lycée professionnel.

L’acte d’enseigner devenu impossible
 
Philosophe de formation, nourri du siècle des Lumières, qui doit à l’École sa propre émancipation, il n’a d’autre projet en tête, en entrant dans une classe, que d’offrir à la génération suivante ce qu’il a reçu de la précédente, et avec le même enthousiasme. Il doit vite déchanter : l’acte même d’enseigner, découvre-t-il à sa grande stupeur, est devenu quasiment impossible. Pourquoi ? L’IUFM, cet organe prétendu de formation des maîtres, n’y est pour rien, car il ne sert à rien ou, du moins, pas à rendre possible l’acte d’enseigner.
 
Dans le premier établissement où l’auteur est nommé, en revanche, tout le monde se satisfait d’une transgression systématique des règles de la classe par les élèves. Il ne vient même pas à l’idée des professeurs, du Bureau de la vie scolaire en charge de la discipline et de l’administration responsable de l’ordre dans l’établissement qu’un élève qui viole ces règles délibérément puisse être sanctionné. N’est-il pas évident que cet élève est avant tout « une victime de son milieu social » ? Il faut donc le comprendre, le pauvre chéri…
 
L’élève tyran
 
Et c’est ainsi que le jeune professeur découvre qu’il suffit d’un ou deux « élèves en difficulté » - appellation mélangeant abusivement élèves méritants et délinquants - pour qu’une classe entière soit privée toute l’année des conditions d’études normales auxquelles elle a droit. L’auteur nomme ces délinquants très justement des « tyrans » : ils imposent, en effet, à leurs camarades leurs caprices en toute impunité et ruinent la scolarité de tous avec la leur, ce dont ils auront le culot de venir se plaindre ensuite !
 
Mais ces tyrans ne sont aussi redoutables que parce que l’encadrement éducatif a démissionné en rase campagne et leur laisse le champ libre. Toute exclusion ponctuelle de la classe en cas de transgression des règles est interdite par l’administration, au mépris de la circulaire du 11 juillet 2000 qui l’autorise. C’est un moyen commode pour elle de s’exonérer de ses responsabilités et d’imputer celles du désordre à des professeurs qui, masochistes, y consentent : à vrai dire - mais il ne faut pas le répéter - c’est le prix qu’ils acceptent de payer pour faire carrière - devenir chef d’établissement ou inspecteur - ou obtenir quelques misérables faveurs - des classes choisies, un emploi du temps sur mesure, un avancement rémunérateur dans les échelons au « petit choix », au « grand choix » ou - qui sait ? - aux anchois, et non à l’ancienneté…
 
La fabrique du barbare
 
Toute transmission d’un savoir est ainsi compromise : les élèves sont certains de ne rien apprendre et de patauger toute leur vie dans ces préjugés combattus au temps du Siècle des Lumières. Les démagogues de tous bords peuvent se réjouir : il sort de l’école « un lumpenprolétariat » abruti, prêt à grossir les rangs des extrémismes de tous poils qui leur promettront la lune. C’est ainsi que meurt silencieusement une civilisation en ne sachant plus transmettre de génération en génération ses savoir-faire et ses valeurs. Le livre d’un autre professeur avait pour titre « La fabrique du crétin  ». Daniel Arnaud dénonce dans l’École une dérive plus grave encore qui en découle, « la fabrique du barbare  ».
 
Deux expériences comparables
 
On n’est pas surpris du diagnostic. Pour tout dire, on est même rassuré sur la fiabilité de sa propre vision puisqu’on était soi-même parvenu au même constat. Le parcours de l’auteur a beau être fort différent : son expérience est étonnamment proche de celle qu’on a soi-même vécue. Les mêmes méthodes d’une administration-voyou sont mises en œuvre sur tout le territoire et la même démission d’une large majorité de professeurs leur laissent libre cours, malgré « les grévinettes » rituelles de 24 heures qui donnent le change.
 
On a vécu par exemple un incident comparable en tout point à un détail capital près. L’auteur décide un jour de suspendre son cours après le lancement d’un projectile contre le tableau. Les élèves sont surpris. Ben quoi ! Ce n’est pas la première fois ! Les autres professeurs ne disent jamais rien ! On a soi-même réagi de la même manière … en avril 1986, mais après avoir trouvé sur la porte de sa classe une pancarte injurieuse : « Untel, t’es un âne !  ». On l’a raconté dans un livre « Cher collègue  » (2). Pas besoin d’être grand clerc pour observer que le registre suranné ou « surâné » de l’injure ne sortait pas de la bouche des élèves qui en ont un autre plus fleuri ! On avait aussi suspendu son cours pendant trois semaines, non pour avoir le nom du coupable - la délation ne doit pas être encouragée - , mais pour obtenir seulement un acte public et collectif de désaveu de toute la classe. Il n’est jamais venu.
 
On n’avait alors refusé de continuer à enseigner dans cette classe malgré les pressions sordides de la principal-voyou de ce collège d’Uzès dans le Gard, mais avec l’appui inattendu…de M. Vaudiaux, recteur d’académie de Montpellier à l’époque. Hommage public lui soit rendu ! On peut parfois rencontrer un recteur honnête et courageux qui comprend qu’un professeur n’a rien à dire à une classe refusant de désavouer une affiche anonyme injurieuse à son égard. Daniel Arnaud n’a pas eu la même chance, 20 ans plus tard : un inspecteur est descendu vite fait sur ordre pour le descendre de façon honteuse !
 
Ce qui est amusant dans ces deux cas de suspension de cours, c’est tout de même le souci du « programme » qu’ont aussitôt brandi les administrateurs-voyous en ameutant leur peuple courtisan : rendez-vous compte, ce professeur ne va pas "faire tout le programme" ! Il faut qu’un cours soit suspendu pour que ces individus méprisables se préoccupent enfin du programme dont ils se foutent à longueur d’année en tolérant que les cours soient perturbés par quelques tyranneaux d’élèves laissés libres d’imposer leur loi !
 
Le livre de Daniel Arnaud vient s’ajouter à la pile de ceux qui, depuis des années, racontent le désastre en cours dans l’Éducation nationale. Chacun d’eux est utile (3). Celui de Daniel Arnaud est précieux : il dit crûment la rage qui noue le ventre d’un jeune professeur enthousiaste cueilli à froid devant un gâchis aussi bien orchestré. Personne ne peut désormais nier l’ampleur de cette « dérive » d’un « système éducatif  » qui « fabrique des barbares  », sauf les démagogues à la François Bégaudeau, l’auteur de ce livre honteux de niaiserie, « Entre les murs », dont un film a été tiré et que les bobos de Cannes ont lamentablement palmé en 2008 (4). Il importe de savoir, cependant, que ce désastre est programmé depuis 1996 par un rapport de l’OCDE qui indique la voie à suivre pour préparer la privatisation du service public d’Éducation en le ruinant peu à peu discrètement sans susciter la révolte des usagers (5). Paul Villach
 
(1) Daniel Arnaud, « Dernières nouvelles du front – Choses vues dans un système éducatif à la dérive  », Éditions L’Harmattan, 2008.
(2) Pierre-Yves Chereul, « Cher Collègue  », Éditions Terradou, 1993
(3) Paul Villach,
- « Les infortunes du savoir sous la cravache du pouvoir  », Éditions Lacour, 2003 ;
- « Un blâme académique flatteur  », Éditions Lacour, 2008.
(4) Paul Villach,
- « La Palme d’or du Festival de Cannes : un blâme académique et une gifle pour les enseignants ? », Agoravox, 29 mai 2008 ;
- « Entre les murs : une opération politique réfléchie pour un exorcisme national ? », Agoravox, 29 septembre 2008.
- « « Entre les murs » vu du CNDP de l’Éducation nationale : un déni de la réalité tragique mais sans doute stratégique  », AgoraVox, 14 octobre 2008.
- « La curieuse présentation d’Anne Frank dans le film « Entre les murs » n’est-elle qu’« un détail » ?  », AgoraVox, 23 octobre 2008
 
(5) Paul Villach, « La casse du Service public d’Éducation est bien programmée depuis 1996 par l’OCDE  », AgoraVox, 28 mars 2008
 

par Paul Villach lundi 7 juin 2010 - 123 réactions

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