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Le blog d'education et de formation

Crèches à 100 DH, crèches à 1 500... le miroir des inégalités sociales

16 Décembre 2011 , Rédigé par mohamedمحمد Publié dans #مقالات واخبار

Education

Crèches à 100 DH, crèches à 1 500... le miroir des inégalités sociales

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Les quartiers populaires abondent de petites crèches où les parents placent leurs enfants par contrainte profesionnelle. Pas de livres, pas de jeux, pas de place à la créativité. On mémorise bêtement... 38 000 éducateurs, mais sans bagage pédagogique...

Crèches Marocaine

A Sbata, quartier populaire de la capitale économique, les établissements dédiés au préscolaire font florès. Des dessous d’immeubles et des garages font office d’institutions dont la fonction est d’accueillir des enfants de moins de six ans afin de les initier à l’école. Des lieux censés jouer le rôle de transition entre la famille et l’école. «D’une part, je sais que le préscolaire est important pour mon fils. De l’autre, cela me permet de vaquer à mes occupations sans avoir à payer le prix fort. Vous savez, les enfants à cet âge ne tiennent pas en place», explique la maman d’Oussama, un petit garçon de quatre ans. L’école Bahrani où Oussama passe la journée avec des enfants de son âge est un immeuble de deux étages. L’édifice abrite une crèche, une petite et une grande maternelle. Il sert également à des cours de soutien pour collégiens et lycéens le soir après 18h30. L’assurance coûte 50 DH pour toute l’année et la mensualité est de 100 DH avec un mois réglé d’avance. L’enfant peut passer la journée de 8h 30 à 11h 30 et de 14h 30 à 17h 30, mis à part le mercredi après-midi ainsi que les week-ends. L’établissement propose, pour le samedi matin, un cours optionnel d’apprentissage du Coran. Pour les enfants de 4 et 5 ans, l’école Bahrani, selon son directeur, dispense des cours d’arabe et «un peu» de Français. A quelques dizaines de mètres, l’école Malik, plus présentable, coûte aux parents de Sbata un peu plus cher (150 DH par mois), avec les mêmes horaires et les mêmes disciplines enseignées.
Plus loin, du côté du quartier Ittissal, d’autres écoles proposent leurs services à des parents en quête d’un lieu où placer leurs enfants à moindre prix. Dans des halls d’immeubles glauques s’entassent filles et garçons. Ils épèlent consciencieusement les lettres de l’alphabet arabe devant une institutrice qui fait des allers-retours entre la classe de la maternelle et une crèche qui n’a de crèche que de nom. Pas de jouets, ni de livres en vue et l’éducatrice n’hésite pas à cadencer ses «ba, bou, bi» avec une règle qui cadence sur la table ! Surprise : deux trisomiques dans la petite pièce parmi des enfants de 3 ou 4 ans. De quelle formation bénéficient-ils ?
Mais d’abord qu’apprend-on aux autres enfants ? Les éducatrices, sans bagage pédagogique, gagnent entre 800 et 1 200 DH par mois. Une misère. Dans ce quartier, populaire certes, mais loin d’être misérable, le préscolaire à 100 DH le mois est tout simplement une caricature de ce que devrait être la «petite enfance». Pas de place à la créativité, à la communication ou à l’autonomie, l’apprentissage y est centré sur la mémorisation…

Ailleurs, dans les quartiers huppés du CIL et de l’Oasis, le décor change, le discours aussi. Dans ces écoles de la petite enfance, où le règlement mensuel est supérieur à 1 500 DH, des villas accueillent chaque jour les enfants des ménages de la classe moyenne et plus (CSP A, B et C) afin de «favoriser l’éveil de la personnalité, développer les potentialités, épanouir leur personnalité» ou encore, «prévenir les difficultés, dépister les handicaps, préparer les apprentissages fondamentaux, apprendre les principes de la vie en société». On insiste sur le fait que la préscolarisation n’a rien à voir avec la garderie, ni avec l’école élémentaire, que c’est une scolarisation à part, nécessitant un cursus particulier, dispensé par des éducateurs et des éducatrices très bien formés.

Un discours qui contraste avec celui des établissements de Sbata où l’on veut montrer aux pauvres parents qu’on fait tout pour que l’enfant travaille et qu’il n’y a pas de place pour l’insouciance, pourtant importante à cet âge-là. «A six ans, au moment où l’enfant est inscrit dans la première année de l’enseignement, les jeux sont déjà faits. Parce que le préscolaire de qualité est privé et coûte relativement cher, il devient tout simplement un mécanisme infernal de reproduction des inégalités sociales dans le pays», explique Mohamed Faïq, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation à Rabat et auteur de nombreux ouvrages sur la petite enfance. Avant d’ajouter : «Un préscolaire et un enseignement public de qualité sont les meilleurs garanties pour avoir des citoyens ouverts sur les autres, mieux formés et faisant preuve de plus de civilité». En clair : il faut arrêter de concevoir la petite enfance, autant chez les parents que chez l’Etat, comme une dépense, mais comme un investissement.

Dans la région du Grand Casablanca, selon les chiffres du ministère de l’Education nationale, le nombre d’enfants âgés de 4 et 5 ans scolarisés dans le préscolaire public est de 8 242 enfants en 2011 alors qu’ils n’étaient que 3 548 en 2009. Pour ce qui est du secteur privé, on est à 34 665 inscrits, soit plus de quatre fois les réalisations du secteur public. Quant au circuit traditionnel, à savoir les kouttabs traditionnels (écoles coraniques), il continue à attirer un nombre important d’enfants (51 207 en 2011), surtout dans les zones rurales et périurbaines. Ce chiffre est revu chaque année à la baisse : 56 230 en 2009, 53 190 en 2010. Les kouttabs traditionnels surtout en milieu urbain n’ont plus rien à voir avec les écoles coraniques des années 60 et 70. Ce sont en général des locaux situés au rez-de-chaussée d’une habitation. Les mensualités dépassent rarement les 50 DH.
A noter que l’offre publique touche essentiellement les zones rurales et périurbaines avec 60 classes créées dans ces zones en 2011, et ce, toujours dans la région du Grand Casablanca. Ce qui est sûr, c’est que le préscolaire est loin d’être généralisé. Les chiffres de 2011 montrent qu’environ 36% des enfants de 4 à 6 ans ne fréquentent aucune institution scolaire. Autre constat : le préscolaire de qualité est l’apanage des familles les plus riches. Quant à la majorité écrasante des enfants qui vont chez les institutions privées bas de gamme ou dans les kouttabs coraniques, ils évoluent dans un espace inadéquat à la petite enfance et où il y a un manque d’outillage pédagogique comme les jeux, les jouets ou encore les livres pour enfants. Avec une absence totale d’activités motrices et sportives… Au Maroc, le préscolaire est essentiel, mais non obligatoire. Dans le public, il est intégré au premier cycle fondamental, de 4 à 8 ans. Il représente donc le premier palier du système éducatif marocain. Mais la vérité est ailleurs. A la tête de l’association Atfale (Alliance de travail dans la formation et l’action pour l’enfance), le Pr Khalid Andaloussi a dédié sa vie à travailler sur la petite enfance, d’un point de vue académique, mais surtout sur le terrain. «Le préscolaire au Maroc est un secteur majoritairement privé malgré l’existence d’une composante publique qui reste relativement marginale en termes d’effectifs», lance-t-il d’emblée. En fait, le préscolaire au Maroc dépend de plusieurs tutelles : le ministère de l’Education nationale, bien sûr, mais aussi l’Entraide nationale, la Jeunesse et les sports… Avec une prédominance d’établissements à caractère scolaire, mais pas préscolaire. Selon les chiffres les plus récents (2011) disponibles chez l’association Atfale, le nombre total d’enfants qui suivent un cursus préscolaire au Maroc est de 740 196 sur une population d’enfants âgés de 4 et de 5 ans de 1 152 238. Une majorité de ces enfants (493 632) se retrouve dans le préscolaire traditionnel, «pas forcément approprié avec des classes où sont entassés les enfants, souvent dans des appartements ou dans des garages», expliquait le Pr Andaloussi lors d’une conférence à Rabat dédié au préscolaire.
«Le ministère de l’éducation nationale avait comme ambition la généralisation du préscolaire pour le compte de l’année 2012/13. Un objectif difficile à atteindre. D’ailleurs, cette généralisation était prévue en 2004, puis en 2007 et maintenant on table sur 2015 », ajoutait M. El Andaloussi. La disparité entre les milieux urbain et rural est une autre caractéristique de ce secteur. Selon les derniers chiffres du ministère de l’éducation nationale, le taux d’enregistrement au préscolaire dans le monde rural ne dépasse pas 45% pour les garçons et 25% pour les filles. Autre handicap du secteur, la formation des éducateurs : la majorité écrasante des 38 000 éducateurs n’ont pas reçu de formation adéquate.

Investissement : Important le préscolaire ? La preuve par la science

Toutes les études le montrent : les obstacles à la réussite scolaire commencent très tôt, bien avant l’école. Mieux, les compétences en matière de langues vont de pair avec une préscolarisation précoce et de qualité. «Les premières années de la vie de l’enfant sont déterminants dans le développement de son intelligence, de sa personnalité et de ses modes comportementaux. Et cela a une explication scientifique : c’est durant les six premières années de la vie que le volume du cerveau augmente jusqu’à atteindre 90% de sa taille finale», explique Mohamed Faïq, enseignant à la Faculté des sciences de l’éducation à Rabat. Selon lui, le développement du cerveau est influencé par les facteurs de l’environnement. Quand la vie de l’enfant est riche en occasions d’apprendre, d’interaction et d’opportunités de jeu, cela stimule un nombre plus grand de synapses (cellules du cerveau). Ce qui contribue à une meilleure architecture du cerveau. Idem pour le bilinguisme : plus tôt un enfant sera exposé à plusieurs langues, meilleur sera son apprentissage. «Il y a une relation étroite entre le développement langagier et le développement cognitif ainsi que la maîtrise du temps et de l’espace. Plus on passe de temps dans le préscolaire de qualité, plus l’enfant a de chances de réussir son parcours scolaire et académique.
D’ailleurs l’âge de 4 ans, prévu par la législation marocaine, est un peu tardif», affirme professeur Faïq. Les études le montrent : aux Etats-Unis, par exemple, chaque dollar investi dans la petite enfance créé un retour sur investissement de 17,07 dollars en termes de richesse créée, de délinquance évitée, d’égalité de chances entre filles et garçons, urbain et rural, nécessiteux et nantis.

Questions à : Le développement d’un enseignement préscolaire de qualité n’est pas un luxe pour notre pays

Le développement d’un enseignement préscolaire de qualité n’est pas un luxe pour notre pays

La Vie éco : Pouvez-vous présenter en quelques phrases l’association Atfale ?

K. E. A.: Atfale est une organisation composée de chercheurs, de spécialistes et de pédagogues  marocains qui ont décidé depuis plus de vingt ans de développer  le domaine de la petite enfance. Durant la première partie de son existence, Atfale a consacré ses activités au plaidoyer pour la reconnaissance de l’importance du rôle de l’éducation préscolaire le devenir personnel, social et scolaire de l’enfant. Ce plaidoyer a abouti à l’insertion de l’éducation préscolaire (4 et 5 ans) dans le système éducatif. En parallèle, Atfale a élaboré un concept de formation sur le tas, à effet démultiplicateur, en direction des 38 000 éducateurs et éducatrices exerçant leur métier sans formation initiale. Depuis 2000, Atfale a mené une période de construction de la vision pédagogique du préscolaire, d’élaboration d’outils nécessaires aux éducateurs et éducatrices pour mener à bien leur travail avec les jeunes enfants. La troisième étape qui dure depuis 2007 est une période de diffusion de nos travaux et une nouvelle phase de plaidoyer en faveur de la qualité de l’éducation préscolaire. Durant toutes ces années, ATFALE a toujours milité pour des solutions pédagogiques peu coûteuses et a expérimenté des modes de préscolarisation pour les enfants les plus défavorisés.

De quoi souffre le préscolaire au Maroc ?

Le préscolaire moderne, dont les finalités ont été définies dans la Charte, reste embryonnaire. Actuellement, ce secteur est profondément inégalitaire pour les enfants les plus pauvres et pour les petites filles, en particulier dans les zones rurales. Malgré la volonté politique déclarée, on ne peut que constater la quasi-stagnation des effectifs préscolarisés, l’absence de mesures menant vers les voies de la qualité tels que la formation des formateurs, la mise en place de la formation initiale d’éducateurs, la création du statut d’éducateur, l’absence de la capitalisation des expériences dans ce secteur…

Selon vous quelles sont les actions à entreprendre afin qu’on arrive à une préscolarisation de qualité pour tous ?

Je pense que notre pays a besoin d’une politique volontariste voire peut-être d’une étape spécifique pour développer ce secteur. Il est nécessaire de mettre en place un agenda précis, des objectifs réalistes, des moyens exceptionnels, des opérateurs nationaux et internationaux conscients de l’enjeu et désireux d’un réel développement de ce secteur et enfin une synergie entre les différentes compétences existantes pour relever ce défi.
Je le répète encore une fois, le développement d’un préscolaire de qualité n’est pas un luxe pour notre pays.
Même si nous devons consentir à un effort exceptionnel aujourd’hui, toutes les études dans le monde montrent que des retombées positives seront au rendez-vous dans l’efficience du système éducatif, dans l’insertion sociale et professionnelle, dans le rendement économique du pays et enfin dans le comportement civique du citoyen de demain.

Hicham Houdaïfa. La Vie éco
www.lavieeco.com

2011-11-11

http://www.lavieeco.com/news/societe/creches-a-100-dh-creches-a-1-500...-le-miroir-des-inegalites-sociales-20654.html

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