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Le blog d'education et de formation

Mais oui, mais oui, l’école est finie !

17 Février 2014 , Rédigé par mohamedمحمد

Mais oui, mais oui, l’école est finie !

"En effet il n'y a rien d'autre à faire que d'attendre le coup fatal qui va, à chaque cours, transformer la classe en une pétaudière ingérable. L'adulte n'a d'autre prérogative que de faire en sorte que les élèves restent au sein des quatre murs tout en pensant à ne pas y laisser sa peau. Cette classe est démoniaque, folle, totalement irrespectueuse, sans limite ni humanité. Quelques élèves ordinaires y vivent eux aussi, un harcèlement journalier, tout en pâtissant de l'absence effective d'enseignement sérieux dans un tel contexte " Survivre tout simplement" C'est Nabum (Agora vox)

Ce témoignage d'une grande force est révélateur de l'état de ruine dans lequel se trouve notre école républicaine. Cette école qui devrait permettre le passage de témoin intergénérationnel n'est plus. Cette école, qui élève éduque et instruit, cette école qui transmet à tous les enfants la même culture et les mêmes connaissances de base, accumulées au fil du temps et constamment enrichies, cette école qui inculque à tous les mêmes principes moraux et philosophiques qui prévalent dans notre communauté de destin, cette école qui fait de cet être incomplet qu'est l'enfant, un adulte armé pour affronter son destin, doué de la parole et d'un esprit critique, capable de partager et d'échanger avec ses égaux, un être qui à son tour, dans son rôle de parents et avec l'aide des enseignants, transmettra à ses enfants tout cet héritage culturel enrichi de son expérience personnelle, cette école fondamentale est bien finie.

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Les causes de ce désastre sont diverses, il faut certes les analyser pour tenter de faire émerger une alternative à ce lent délitement du système éducatif mais le mal est plus profond, il s'attaque à tous les aspects de notre vie, dans une société où peu à peu les rapports entre les individus se réduisent à des rapports marchands et où l'autorité ne se jauge plus qu'à l'aune de la seule puissance financière de l'individu.

L'EFFONDREMENT DU SYSTÈME ÉDUCATIF

De nombreux auteurs ont analysé l'échec des systèmes scolaires à faire de tous les enfants qui leurs sont confiés des êtres de raison et de culture (1). Dans l'article "Vive le collège inique" je pointais du doigt quelques dérives du collège unique qui, au fil du temps et malgré les discours et les textes ronflants, se réduit à n'être qu'une machine à trier et à sélectionner les 10 % de collégiens qui formeront l'élite de demain, machine à générer de la frustration et en conséquence de la violence. La mission donnée à l'école élémentaire et au collège, d'être le lieu des enseignements fondamentaux, a été au fil du temps et des réformes discrètement abandonnée. Peu à peu, face aux difficultés liées à la massification et à la diversité des origines sociales et culturelles des élèves et collégiens d'aujourd'hui, on a renoncé à apprendre à penser et on s'est mis à distraire les élèves. On est passé de l'écoute à l'action, du cours à l'exercice, de la transmission de connaissances à l'acquisition de compétences comme si l'éducation devait se résumer à du training en salle . En haut lieu, pour masquer le désastre, on a cru bon "d'élever le niveau" du discours pédagogique par une véritable fuite en avant ; Ainsi au lieu d'étudier les textes du patrimoine littéraire, on distrait les élèves en pratiquant la dissection des œuvres avec l'aide du bistouri des linguistes. (2) anéantissant, en même temps, le contenu et la beauté du texte, tout en renonçant à s'assurer que tous les élèves, à la sortie du collège, savent lire et comprendre un texte, écrire correctement avec une bonne connaissance des règles grammaticales, sont capables aussi d' analyser un problème et d'effectuer les calculs élémentaires pour la recherche de la solution.

Dans l'exercice de la fonction d'enseignante on est prié d'abandonner les postures autoritaires et au contraire de valoriser l'agitation par "l'inter-réaction des jeunes" (Claude Allegre - Le Monde 24/10/1999 ) dans le déroulement du cours. "Ainsi on entérine qu'au nom de la démocratie à l'école, il n'y a plus d'élèves. 's'il n'y a plus d'élèves, mais seulement des jeunes, pourquoi faudrait-il encore des professeurs et avec eux quelques chose à enseigner ?" D.R. Dufour - L'art de réduire les têtes. Dans le rapport final du comité d'organisation de la consultation lycéenne de 1997 les professeurs deviennent des " accompagnateurs de l'apprentissage" , des " grands frères" en quelque sorte. (3)

Bref,plus rien ne fait sens. Alors que de plus en plus de jeunes sont scolarisés ( la proportion des bacheliers d'une classe d’âge est passée de 4 % en 1945 à plus de 72% en 2011) la diminution des inégalités sociales par l'accès à l'éducation ne fonctionne plus. En réalité dans ce domaine aussi le système a fait illusion ; l'augmentation spectaculaire du pourcentage de bacheliers est due à la création de multiples filières professionnelles dans lesquelles l'orientation se fait encore trop souvent par l'échec ou la relégation. La sélection dans les filières nobles se faisant comment de tout temps par la maîtrise de la culture écrite que possèdent un tiers des bacheliers, en gros ceux qui obtiennent un baccalauréat d'enseignement général.

La gestion condescendante de l'échec scolaire par la création de dispositifs de remédiations, des ZEP, véritable marqueurs sociales, de filière" adaptées" comme les SEGPA ne font que terminer de mettre en lambeaux le projet du collège unique comme école fondamentale avec "l’acquisition par toute une classe d’âge des connaissances et des savoir-faire indispensables à la vie dans la cité aujourd’hui." (Le Haut Conseil de l’Éducation, dans le rapport 2010 sur le collège).

Mise en concurrence des élèves et sélection permanente, diversification prématurée des parcours, méthodes d'enseignement prétentieuses et obscures, bridage de l'exercice de l'autorité en cours et stigmatisation des comportements par l'exclusion ou la relégation dans des "classes poubelles" ou des établissements ghéttoïsés, ne peuvent qu'entrainer chez trop de jeunes le recours à la violence contre un système qui bien que sans autorité n'en n'est pas moins injuste.

LE DENI GENERATIONNEL ET LA FIN DE L'ECOLE .

Alors que de tout temps il incombe à une génération la charge d'introduire au monde la génération suivante par l'éducation et la transmission de l'héritage culturel acquis jusqu'alors, aujourd'hui le fil est rompu. Une génération n'a plus fait l'éducation de la suivante ( pour faire simple la génération de 1968,en réaction aux systèmes totalitaires de la première partie du XXème siècle, a rejeté toute forme d'exercice de l'autorité pour se tourner vers des pratiques libérales dans tous les domaines de la vie ). Nul besoin d'exercer une autorité quelconque ni d'essayer de discipliner l'enfant, il suffit de lui offrir un cadre où il s'épanouirait et découvrirait par lui même les savoirs et les connaissances dont il aura besoin pour évoluer plus tard dans un espace ouvert. Selon D.R. Dufour, par glissements et renoncements successifs, on ne demande plus aux " jeunes" de penser, il faut savoir les distraire, ne pas les assommer avec des cours mais les laisser aller d'un sujet à l'autre, ne pas discriminer l'important du secondaire, pouvoir affirmer une chose et son contraire, ne pas hésiter à relativiser une vérité scientifique face à une croyance colportée par l'élève. Bref ; il faut montrer qu'il n' y a plus rien à penser, qu'il n'y a pas d'objet de pensée. Il s'agit au mieux de fabriquer des êtres ouverts au monde et à la publicité, qui sont capables de s'adapter à toutes les circonstances imposées par le Grand Marché qui ne s’embarrasse pas avec des principes moraux ou philosophiques, et seulement capable de communiquer dans une langue universelle pauvre mais neutre : le globish . Dans cette "école du capitalisme total " ( J.C. Michéa ), il n'est plus nécessaire de s’embarrasser de savoirs exigeants hérités d'une culture du passé, il suffit de faire de l'enfant un individu nomade sensible à toutes les influences, bref d'en faire un être "creux " capable en quelques jours d'apprentissage d'acquérir les gestes, les postures et les éléments de langage d'une nouvelle fonction dans un nouveau lieu.

Ainsi l'institution scolaire est peu à peu condamnée à se contenter d'une part de sélectionner et de former l'élite de demain en développant les pôles et les filières d'excellence et en perpétuant dans l'ordre et la discipline la transmission des savoirs de l'école classique avec un minimum de culture et d'esprit critique et d'autre part à distraire le plus grand nombre.

Pour ceux qui exerceront demain des activités professionnelles aux compétences techniques, dont la Communauté européenne estime qu'elles ont une demi-vie de dix ans, il n'est économiquement pas nécessaire pour l'acquisition de telles compétences éphémères de mobiliser l'institution scolaire classique : l'enseignement multimédia à distance et les didacticiels feront l'affaire, libérant ainsi l’État de la charge d'une armée de professeurs. Restent la grande masse de ceux qui sont destinés à occuper qu'un emploi précaire, temporaire ou flexible et qui n'exige ni l'acquisition de compétences, ni d'une culture rendue inutile, les écrans se chargeant de les distraire.Il n'est pas nécessaire d'acquérir un esprit critique et des principes moraux et philosophiques qui pourraient se retourner contre un système qui fait tout pour s'en passer. Dans cet "enseignement de l'ignorance" (J.C. Michéa ) la créativité doit être alors sans limite. Le professeur doit se muer en animateur, en accompagnateur de ces vastes "garderies citoyennes", véritables salles d'attente vers le néant , où seule l'acquisition de quelques connaissances élémentaires suffira.

Comme souvent dans ce monde néolibéral, l'excellence et le low-cost cohabitent et se complètent pour phagocyter dans ce cas tout projet d'une école fondamentale où serait dispensé à tous un socle de connaissances de savoirs et d'aptitudes capable de faire de cet enfant inculte et immature, "un être doté de toutes les qualités qui appartiennent à l'humanité" (D.R.. Dufour ).

Oui, pour la majorité, l'école est bien finie.(4)

Déjà Christopher Lasch, dans " la culture du narcissisme" ,dans le chapitre consacré à la décadence du système éducatif, cite R.P.Blackmur, critique littéraire et poète américain qui écrit en 1955 "la crise de notre culture tire son origine de la fausse croyance selon laquelle la société ne réclame que peu d'esprits capable de créer et de faire fonctionner les machines, mais exige, en revanche suffisamment de nouveaux illettrés pour que les autres machines -celles des mass médias- puissent les exploiter. C'est sans doute la forme de société la plus coûteuse et la plus gaspilleuse de talents que l'espèce humaine ait jamais créée. " Le bien fondé de cette analyse n'a fait que se confirmer avec le temps conclu C. Lash.

LA SCIENCE DU PARTAGE

______________________

(1) Livres qui ont inspiré ce papier :

  • Christopher Lasch - "La culture du narcissisme" - Editions Champs Essai
  • Dany-Robert Dufour :" L'art de réduire les têtes- Sur la nouvelle servitude de l'homme libéré à l'ère du capitalisme total".- Editions Denoël
  • Jean-Claude Michéa - "L'enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes"- Editions Climats

(2) Je ne résiste pas à donner cet exemple du sommet atteint par l'institution dans son art de faire illusion. Il est l'extrait des textes officiels de 1996 sur l'enseignement du français : « Toute énonciation a une dimension illocutoire qui correspond à l’action que le locuteur exerce sur l’allocutaire en s’adressant à lui : asserter, ordonner, questionner. » ( même mon correcteur orthographique ne comprend pas tous les mots) -extrait de "L'énonciation illocutoire ou Diafoirus ressuscité" , par Mireille Grange - site de l'Association des Professeurs de Lettres 

 (3)Dany-Robert Dufour :" L'art de réduire les têtes- Sur la nouvelle servitude de l'homme libéré à l'ère du capitalisme total".- Editions Denoël- page 163

(4) Pour les 80 % voués à des tâches inintéressantes et à la précarité, souvenons-nous de la solution proposée par l’ancien conseiller de Jimmy Carter, Z. Brezezinski sous le nom de « tittytainment » : véritable « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète »


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